Eric de Chassey

visage de contemplation, photographie de viviane Zenner
visage de contemplation de profil totalement, photographie de viviane Zenner
visage de contemplation profil, photographie de viviane Zenner

Visages de contemplation, Carmel 1996.

 

Née en 1960, Viviane Zenner est photographe. Diplômée de l’Ecole des Beaux- Arts de Metz, elle a réalisé plusieurs séries qui prennent pour thème les limites de la représentation et posent la question des degrés d’absence qu’il faut lui donner (« toute apparition s’accompagne d’une disparition ») dit l’artiste.

La série « Visages de contemplation » est le résultat de deux années passées par Viviane Zenner à l’intérieur d’un Carmel, lieu normalement clos au monde extérieur, lieu d’où sont absentes les images et les paroles (autres que celles reçues de l’Autre). Ces photographies, datant de 1996, ne sont pas pour autant des reportages, qui rapporteraient les images insolites d’une vie curieuse. Elles ne sont pas non plus des portraits, quoiqu’on en voie, de dos, les têtes de différentes religieuses, en grands tirages noir et blanc de 63 x 94 cm.

Ici, les modèles sont ces visages que l’on ne voit pas de face – que l’on ne peut réduire à une identité. L’éclairage et le cadrage les lissent sans qu’ils tombent dans l’indistinction. La courbure d’une joue, le tombé d’un voile se continuent en nuances, sans se confondre, jusqu’au blanc des bords. Toujours reste centrale la question de leur présence paradoxale, question toujours en creux et en suspension, comme si – sans pathos ni exaltation – s’y révélait notre condition essentielle d’êtres présents dans le monde et déjà hors de lui. C’est dans le visage sans figure qu’est remis profondément en question le statut de la photographie, en même temps qu’est interrogé l’espace d’une « présence ».

L’histoire récente de la photographie, à travers le retour de la narrativité, à travers les manipulations infographiques, semblait avoir posé que le statut d’index de ce médium devait être remis en cause- contrairement à ce que croient la plupart des spectateurs, ce que vous voyez dans une image n’a pas forcément l’enregistrement d’un moment et d’un lieu du passé, n’est pas forcément la saisie d’une réalité objective. Une tendance plus récente encore en appelle au renouveau du documentaire, dans l’invocation d’un art civique dont on espère qu’il n’est pas le nouveau masque de l’art citoyen, de si mauvaise mémoire. Les photographies de Carmélites de Viviane Zenner pourraient proposer une sortie à cette antinomie : par leur sujet, par leur forme, elles sont les index d’une présence orientée vers une apparente absence. Elles rendent visibles- on aimerait dire à peine visibles, au plus près de leur invisibilité fondamentale- comment certaines personnes, parmi nous mais aussi à part de nous, et en même temps comme nous, vivent en présence d’un absent – d’un Absent dont l’absence est l’apparence d’une présence réduite à l’essentiel.

Beaucoup de portraits, en donnant à voir la face de leurs modèles, tendent soit à présenter des identités (les meilleurs savent qu’il s’agit de singularités quelconques et non des individus quantifiables des constats de police) soit à manifester expressivement les sentiments et les élans qui les animent (en une sorte de version contemporaine du traité des passions). Certains esquivent le problème même de la figurabilité en ne montrant plus que l’arrière des corps ou leur fragmentation, sans traits individuels. Les visages de Viviane Zenner vont au-delà – on espère, secrètement qu’ils sont aussi en deçà. Ils conduisent à partager un espace qui est proprement celui de la contemplation, un espace qui prend ici figures, s’incarne sans se limiter. Ils proposent une version photographique du graphé que les théologiens iconodoules préconisaient contre le périgraphé, lorsqu’ ils défendaient la légitimité de l’icône et plus généralement de toute image de l’humain ou du divin : une image qui inscrit l’être dans la chair sans le circonscrire ni le limiter, tout en lui donnant une singularité ; plutôt qu’une image qui prétend distinguer a priori un objet des autres, le borne définitivement, le saisit littéralement.

 

Eric De Chassey
avril 1998

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